Jeudi 26 mai 2005

2006. Dans ce futur dangereusement proche, la représentation des corps ne fait plus recette au sein du marché de l'art, qui cote désormais des toiles humaines. Signées par de grands maîtres, elles sont louées, vendues, manipulées, livrées à tous les regards, à tous les fantasmes. Clara est modèle. Elle rêve d'être peinte par le dieu de l'art hyperdramatique : Bruno Van Tysch. En parallèle, une œuvre de grande valeur a été dérobée et détruite par un mystérieux meurtrier qui officie suivant des rites affreusement artistiques.

 

Ce roman est sans conteste un énorme coup de cœur ! J’ai été éblouie du début à la fin par la virtuosité de Somoza. Non seulement il a créé un univers imaginaire mais, malheureusement, crédible, mais en plus il en a pensé le moindre détail avec intelligence. Ce livre nous propose la découverte d’un monde aussi fascinant que repoussant (le clair et l'obscur ?) dans lequel s’insert une enquête ; mais il nous invite également à une réflexion philosophique sur l’humanité et son devenir. Ainsi, il combine de façon ingénieuse un roman à l’intrigue attractive et très prenante et de nombreux thèmes, qui sont autant de pistes de réflexion.

 

Somoza a poussé à son comble l’idée de chosification de l’être humain, puisqu’il envisage que l’homme puisse avoir le statut de tableau mais aussi d’objet artisanal : table, lampe, cendrier, etc. Dans ce monde qui fait froid dans le dos, la mort d’une toile reste la mort d’une œuvre d’art et non celle d’une adolescente, ayant pour " profession " toile. La morale telle que nous nous la représentons est obsolète ; ceux qui pensent encore ainsi sont rares et passent pour des rétrogrades.

 

J’ai été subjuguée par la capacité de l’auteur à évoquer le parcours d’une toile dans ses moindres détails : sélection, tension, apprêtage, peinture, exposition, vente, entretien, etc. A noter que peindre une toile ne consiste pas uniquement à couvrir un corps de peinture mais bien de s’approprier une personne corps et âme ; peindre, c’est aussi manipuler psychologiquement la toile afin qu’elle reflète ce que souhaite le peintre.

 

Le lecteur est maintenu dans un état de dépendance tout le long de l’intrigue grâce à une maîtrise sans faille des divers ingrédients. Ajoutons que le style est très agréable à lire.

 

Rares sont les livres qui ont eu tant d’emprise sur moi.

 

Un roman d’une grande richesse qui est l’illustration parfaite de la phrase de Rilke placée en exergue : " Le beau n’est que le commencement du terrible ". Un livre qui fait froid dans le dos…

 

Babel / 648 pages (ne pas se laisser effrayer, ça passe tout seul, si si ! ;-)

 

 

 
 
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