Jeudi 24 mars 2005

Sur l'île de Melrose, Tom et Savannah ont grandi entre un grand-père illuminé qui se prenait pour le Christ, une grand-mère féministe, un père patron pécheur violent et imprévisible et une mère mythowomane dévorée d'ambition.
Bien des années plus tard la séduisante psychiatre Susan Lowenstein demande à Tom de l'aider à sauver Savannah de ses pulsions suicidaires. Bien que l'idée d'aller à New York lui donne de l'urticaire Tom acceptera de s'y rendre par amour de sa jumelle. Il dira les blessures d'une enfance dure et chaotique mais illuminée par la merveilleuse complicité qui unissait frère et soeur.

 

Flamboyant et noir, mais surtout, sublime et inoubliable

 

L’écriture prend aux tripes dès les premières lignes pour emmener le lecteur en Caroline du Sud, sur l’île marine Melrose. D’une poésie rare, le style de Conroy est éblouissant et tout à fait adapté à l’histoire et aux personnages hauts en couleur. Une histoire d’une noirceur insondable, que seule la poésie permet de dépasser. Des personnages romanesques et meurtris dans leurs corps et leurs âmes ; l’auteur leur donne vie au point qu’ils semblent réels. Une famille qui se déchire se retrouve, pour le pire, unit autour d’un secret effroyable. S’il veut sauver sa sœur jumelle, candidate au suicide récidiviste, Tom devra briser le pacte de silence décidé par sa mère. Il devra aller au-delà des ses peurs enfouies au tréfonds de son être. Il devra remonter le fil de leur enfance commune en renonçant à la censure et au mensonge.

 

Un livre à la puissance évocatrice d’une beauté incroyable, non dénué d’humour ; un roman qui ne s’essouffle jamais. On en ressort bouleversé.

 

Pocket / 1069 pages

 

Adapté au cinéma par Barbra Streisand avec elle-même et Nick Nolte dans les rôles principaux (pas vu)

 

Quelques extraits :

 

[Prologue]

" Ma blessure a pour nom géographie. Elle est aussi mon ancrage, mon port d’attache. … J’étais né sur une île marine de Caroline, j’y avais été élevé, et je portais, imprimé sur mes épaules et sur mon dos, l’or sombre du soleil des basses terres. "

 

[Le narrateur évoque son père]

" … Ses poings étaient les galions qui véhiculèrent son autorité. Mais ses yeux étaient bien les yeux de mon père, et quelquechose dans ces yeux-là m’aima toujours, alors même que ses mains en étaient incapables. Il releva la gageure d’aimer comme il convient sa femme et ses enfants, sans aucun talent naturel. Le don paisible de la paternité n’avait jamais grandi en lui. Nous prîmes ses chants d’amour pour des hymnes guerriers. Ses tentations réconciliatrices furent interprétées comme des cessez-le-feu éphémères et trompeurs dans une guerre d’usure sans merci. Il manquait totalement de finesse et de tendresse ; il avait miné tous ses ports, toutes les voies d’accès à son cœur. "

 

oOo

 

" Je me demandais comment j’en arriverais un jour à aimer une femme et, dans un mélange de plaisir et de terreur, je me disais que quelquepart dans ce monde riait et chantait une fillette qui plus tard deviendrait ma femme. Dans ma tête, je la voyais danser, jouer et papillonner, en préparation de ce jour terrible et merveilleux qui scellerait notre rencontre et cette déclaration, faite dans un élan de commune extase : " Je veux vivre avec toi et t’aimer toujours. " Combien de mon père déverserais-je dans la vie de cette fille chantante ? Combien de ma mère ? Combien de jours faudrait-il pour que moi, Tom Wingo, fils de la tempête, je fasse taire à jamais son rire et ses chansons ? Combien de temps me faudrait-il pour mettre un terme à la danse de cette fillette rieuse qui ne saurait rien des doutes et imperfections que j’apportais à la tâche d’aimer une femme ? J’aimais l’image de cette fillette bien longtemps avant de l’avoir jamais rencontrée, et j’aurais voulu lui dire de se méfier du jour où j’entrerais dans sa vie. Quelquepart dans la vaste Amérique, elle attendait de quitter son enfance, innocente de son destin. Elle ignorait qu’elle était lancée sur une trajectoire qui l’amènerait à heurter de plein fouet un garçon tellement abîmé et éberlué qu’il passerait sa vie entière à tenter de comprendre à quoi était censé ressembler l’amour, comment il se manifestait entre deux êtres, comment il pouvait être vécu sans rage, ni larmes, ni sang. J’avais treize ans lorsque je décidai que cette fillette merveilleuse méritait mieux que moi et que je la mettrais en garde bien avant de m’immiscer dans son passage fulgurant et sa danse éblouissante. "

 

 

[ Un des nombreux exemples de la foi délirante du grand-père]

 

" Au terme d’entretiens qui traînèrent en longueur, Jésus, et cela n’étonna personne, autorisa mon grand-père à conserver son permis, mais sous réserve qu’il porterait toujours ses lunettes. Pour Amos, le Seigneur était tout – agent de circulation, médiateur et optométriste ".

 
 
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