
Le monde de la petite Marion vacille. Elle aime sa mère, Fanny, mais une dissonance s'installe dans leur relation. Une voix un peu trop haute, des emportements inexplicables, un silence embarrassé à propos de ce père allemand dont Marion ne sait rien ou presque. Avec le temps, Marion apprend : Fanny est maniaco-dépressive. Les rôles s'inversent alors. L'adolescente endosse cette raison qui doucement quitte sa mère. Elle la protège, la couvre en taisant ses excès.
Cela faisait longtemps qu'un livre ne m'avait pas tant bouleversée. L'auteur fait ressortir toute la douleur de l'histoire vécue par Marion grâce à un style magnifique. Entre sa filiation avec un Allemand et une mère souffrante de troubles maniaco-dépressifs, Marion part dans la vie avec un double-poids. Pourtant, grâce à cette mère, certes malade, mais aussi fascinante, elle va pendant longtemps vivre cette situation avec naturel. Sa maman est différente ? Et alors ! Son père est Allemand ? C'est exotique et en plus il est mort, ce qui rend son souvenir encore plus mythique.
J'ai parfois pensé à Renate Dorrestein, tant les événements que vivent Marion sont impitoyables. Elle est prisonnière de la folie de sa mère dont la "différence" la fascinait pourtant quand elle était enfant. Elle apprendra, au fil des événéments, combien l'amour ne peut pas toujours tout, notamment sauver sa mère de la maladie. Mais sa façon de lutter pour préserver sa mère, ses déchirements entre l'amour qu'elle lui voue et la nécessité de la trahir pour qu'elle soit soignée vous prennent à la gorge !
Au-delà de cette relation mère-fille particulière, j'ai particulièrement aimé le thème des racines et du secret, de la façon de vivre un état de fait qu'on ne peut changer, comme d'être née de père Allemand à la fin de la seconde guerre mondiale. Marion devra faire preuve de patience pour reconstituer les faits. Mais quelle est la part de vérité dans ce qu'elle entend ? En décodant l'histoire de sa mère, elle apprendra aussi à se construire.
Ce livre est vraiment poignant, d'une beauté absolue et cruelle et je l'ai lu d'une traite, aspirée dans la tourmente de Marion et de sa mère. Un vrai choc littéraire !
Je vais désormais retourner ciel et terre pour me procurer le premier roman de l'auteur...
nb : ne pas croire que ce livre est "glauque", il est au contraire sublime. Dur, mais magnifique !
Arléa / 242 pages
L'avis de mon libraire
L'avis de Clarabel
Quelques extraits :
"La machine [les électrochocs] chassent, disent [les médecins], les mauvais souvenirs. Seulement, disait Fanny, elle chasse aussi les bons. Et quand tout revient - car tout finit par revenir -, tout est mélangé, dénaturé : les bons ne sont plus si bons, les mauvais plus si mauvais. Si bien qu'on n'est plus jamais tout à fait comme avant. On est perdu, et ça fait mal. Un autre genre de mal."
"Tu regardes le ciel, les nuages qui glissent doucement au-dessus de l'église Saint-Paul, tandis que le soir descend. Tu aimes la mélancolie des sept coups de sept heures qui sonnent lentement. Tu aimes l'attente. Tu aimes l'idée que l'hiver va commencer, avec la magie des lumières du soir, de la neige, de la nuit. Tu penses à tant de choses à vivre. Tu es heureuse sans savoir pourquoi."
"Bien sûr qu'il va arriver quelque chose. Tu le sais et elle le sait. Et elle sait que tu le sais. Elle se donne un mal fou pour te cacher qu'elle va mal, que la chose grandit en elle, comme une bête qui serait là, tapie, silencieuse, aux aguets. Car, même si elle se fait pour le moment toute petite, elle est bien là, la folie, cette folie-là : c'est elle qui regarde parfois à travers les yeux de Fanny, elle qui laisse échapper une note discordante dans sa voix."
"... tu t'es mise à dénouer, à te séparer des choses, une à une : à défaire, supprimer, détruire un par un les liens qui t'attachaient encore à cet endroit, à ce temps, à elle. Tu as porté la main sur les objets aimés, familiers. Tu as déchiré, cassé, jeté. Avec volupté.
Les vêtements que ta mère t'avait choisis, achetés, tu en as fait un paquet à donner. Paquet honni, que tu as enfermé dans un journal avec le sentiment d'y fourrer, d'y enterrer la haine et l'amour de cette enfance folle. Ficelé, étranglé, le paquet."
Commentaires
Noté
C'est vrai que ta critique engage à le lire. De plus, ce thème en général me plait : qui n'a pas "hérité" de secrets plus ou moins lourds, plus ou moins cachés ?
Mais comment fais-tu pour trouver tes livres ?
Dis donc, il est bien sympa le site de ton libraire ...
Ce titre est noté ainsi que son premier roman.
Mous' : je veux qu'il est sympa le site de mon libraire (rien de mieux pour rallonger sa LAL ;-) et le libraire aussi est sympa et de bon conseil (et puis il aime Paul Auster :D)
Val : ... ce serait du mauvais esprit, c'est sûr ! ;p
Meria : ce thème fait également partie de mes préférés et je trouve qu'il est bien traité ici, même si ce n'est pas le thème mis en avant. Pour trouver mes livres ? S'il s'agit des idées, c'est mon libraire et les blogs et s'il s'agit des livres eux-mêmes, biblios (j'en fréquente deux) et libraire (encore une fois).
A toutes : notez donc ! :)
Je note le titre du livre, je suis tentée, ta critique est très tentante.
Très, très tentant! Et le blog de ton libraire...superbe!
Gachucha : en général, je ne lis guère cette collection mais j'avoue que cette lecture me la fait considérer autrement. Renate Dorrestein est effectivement un auteur que j'aime beaucoup. Si tu ne l'as jamais lue, je te conseille de commencer par "Sans merci" ou "Un coeur de pierre".
Cathulu : il est évident que ce livre ne doit pas être lu après d'autres lectures difficiles émotionnellement. Cependant, en dépit de sa dureté, je n'ai pas été choquée. L'écriture est si belle et l'émotion si forte que tout passe. Et puis il y a beaucoup de légèreté et de tendresse aussi même si cela ne transparaît pas dans mon commentaire ni même dans le sujet.
Il est vrai que moi non plus je ne suis pas très littérature française mais on peut tomber sur des perles (et en général, dans ce cas, je me tape l'oeuvre de l'auteur :D)
Après je ne connais pas assez tes goûts pour savoir si cela pourrait te plaire.
J'espère que les livres de Marie Sizun sortiront en poche afin de les rendre plus accessibles !
Flo, j'ai lu le premier livre de Marie Sizun "le père de la petite" , avant d'avoir mon blog . J'avais beaucoup aimé. D'après ce que tu en dis, je retrouve beaucoup de points communs avec le premier. L'histoire se déroulait pendant l'occupation. Il est question de la relation d'une petite fille avec un père qui revient de la guerre, et cherche à reprendre sa place. La relation avec la mère, jusqu'ici fusionnelle est totalement chamboulée. Et puis il y a le secret, celui que la petite ne doit pas dévoiler...
Vraiment je te le conseille, et je note celui-ci, bien-sûr.
moi aussi j'ai apprécié ce livre que je trouve délicat, fort, percutant, bien écrit... cf mon compte-rendu sur mon blog naissant (pub !)...
